
Photo : Dargah Nizamuddin Awliya, Delhi. Crédit : Fârès Gillon
Journée d’étude - Pratiques dévotionnelles et sanctuaires dans les sociétés musulmanes
Production de la sacralité, régulation religieuse et transformations de l’espace
Organisateurs : Kader Smail, Fârès Gillon
Jeudi 15 octobre 2026, 9h00-17h45, Mmsh, salle Germaine Tillion, 5 rue du Château de l’Horloge, Aix-en-Provence.
Et en visioconférence : lien Zoom
ARGUMENTAIRE
Les sanctuaires occupent une place centrale dans les sociétés musulmanes, tant du point de vue des pratiques religieuses que de l’organisation de l’espace social. Qu’il s’agisse de mosquées associées à des figures fondatrices, de tombeaux de saints, de lieux liés à la mémoire prophétique ou de sanctuaires régionaux, ces espaces attirent depuis des siècles des fidèles venus accomplir diverses formes de dévotion. La prière, la visite pieuse (ziyāra), la récitation du Coran, les actes de charité ou encore les formes de retraite spirituelle constituent autant de pratiques qui donnent vie à ces lieux et participent à leur centralité dans les sociétés musulmanes.
Les sanctuaires ne sont toutefois pas seulement des lieux définis par une sacralité préexistante ; ils sont également façonnés par l’accumulation et la régularité des pratiques dévotionnelles qui s’y déploient. Ces pratiques contribuent à produire et à entretenir la sacralité des lieux, tout en suscitant des débats sur leur légitimité et leur encadrement. Elles participent également à transformer l’espace qui entoure les sanctuaires, en favorisant l’émergence de nouvelles formes de sociabilité religieuse, de circulation des fidèles et d’organisation urbaine.
La présente journée d’étude propose d’examiner les pratiques dévotionnelles qui se déploient autour des sanctuaires dans les sociétés musulmanes. Elle vise à analyser la manière dont ces pratiques participent à la production de la sacralité, à leur régulation par les autorités religieuses et savantes, ainsi qu’aux transformations de l’espace sacré. Organisée sous la forme d’une journée d’étude réunissant plusieurs spécialistes de différentes périodes et régions du monde musulman, cette rencontre entend favoriser une approche comparative et interdisciplinaire. Les contributions pourront porter aussi bien sur des contextes médiévaux que modernes ou contemporains, afin de mieux comprendre la diversité des pratiques dévotionnelles associées aux sanctuaires et les débats qu’elles suscitent.
PROGRAMME
9h00-9h15 – Accueil du public
9h15-9h30 – Introduction : Kader SMAIL
9h30-10h15 : Harry MUNT (en ligne), « Guiding the caliph round Medina’s holy sites: al-Wāqidī’s tour for Hārūn al-Rashīd ».
10h15-11h00 : Mohammed ATBUOSH, « The sacred pole (bayraq) of local saints in Southern Yemen ».
11h00-11h30 – Pause-café
11h30-12h15 : Hadrien COLLET, « Les mašāyiḫ al-ziyāra, mémorialistes de la nécropole-sanctuaire de la Qarāfa, Le Caire (1200-1500) ».
12h15-13h30 – Déjeuner
13h30-14h15 : Kader SMAIL, « Residing near the Kaʿba: The Emergence and Regulation of Mujāwara in the Early Centuries of Islam ».
14h15-15h00 : Seyfeddin KARA, « An Arabian Practice of the Sacred: Sanctification of Mecca, Medina and Kufa ».
15h00-15h30 – Pause-café
15h30-16h15 : Sossie ANDEZIAN (en ligne), « Installation dans la durée de formes dévotionnelles. Rituels religieux du passé dans l’Algérie des années 1980 ».
16h15-17h30 : Sepideh PARSAPAJOUH, « Le sanctuaire comme relation : pratiques dévotionnelles et matérialité sacrée à Karbala ».
17h30-17h45 – Conclusive remarks: Fârès GILLON
RÉSUMÉS DES INTERVENTIONS ET PRÉSENTATIONS DES PARTICIPANTS
Sossie ANDEZIAN (LAHIC, CNRS)
Installation dans la durée de formes dévotionnelles. Rituels religieux du passé dans l’Algérie des années 1980.
Je fais référence aux expressions du soufisme ou mysticisme islamique, pratiqué par des fidèles en quête du divin de manière individuelle ou collective, caractérisées par une grande diversité de cultes, depuis la méditation dans le silence jusqu’aux danses extatiques en passant par toutes les formes de prière célébrant Dieu et les intercesseurs des hommes auprès de Dieu (djinns, saints, prophètes). Je me base sur les enquêtes ethnographiques que j’ai menées entre 1980 et 1990 auprès de groupes féminins de réunion de dhikr dans des espaces sacralisés (mausolée, maison, centre social) sous la direction d’une maîtresse de cérémonie (mqaddma), d’abord dans les milieux de l’immigration algérienne à Aix-Marseille, puis en Algérie dans la région de Tlemcen dans l’Ouest du pays, région d’origine de la plupart de ces femmes. Si mes observations ont été menées surtout auprès d’un public féminin, elles ont été situées dans le cadre des pratiques masculines de cette forme religieuse au sein de réseaux rattachés à des confréries, et de manière plus générale dans le champ des pratiques religieuses normées par l’Etat.
Je propose d’analyser les rituels à la lumière des changements survenus dans la société algérienne depuis l’indépendance, en particulier dans les rapports entre espace urbain et espace rural, entre rôles masculins et rôles féminins, entre religions locales et religion officielle. Le statut de ces formes dévotionnelles a évolué au cours de la décennie prise en compte. Délégitimées en tant que pratiques non islamiques à l’indépendance, elles ont été tolérées en tant que manifestations folkloriques au début des années 1980, pour finir en tant que patrimoine religieux à protéger à la fin de la décennie.
La question que je poserai est de savoir quel rôle l’agentivité des adeptes de ces pratiques a-t-elle joué dans le processus de reconnaissance et de patrimonialisation de formes dévotionnelles décriées par les pouvoirs politiques. Quelles sont les implications de ce phénomène sur la définition des normes religieuses en islam ?
Sossie Andezian est une ancienne chercheuse au CNRS et anthropologue arabisante qui s’est consacrée à l’étude des sociétés arabo-musulmanes contemporaines. Après avoir travaillé sur les aspects culturels et humains des migrations maghrébines en France, elle a entrepris une recherche au long cours sur les pratiques religieuses dans l’immigration algérienne, puis dans la région d’origine de cette population en Algérie, travail qui a abouti à la publication d’un ouvrage intitulé : Expériences du divin dans l’Algérie contemporaine. Adeptes des saints de la région de Tlemcen (Paris, 2001). Elle a ensuite poursuivi ses activités à Jérusalem sur la patrimonialisation des lieux de culte chrétiens dans la société palestinienne.
Mohammed ATBUOSH (Independent scholar)
The sacred pole (bayraq) of local saints in Southern Yemen.
This paper documents and identifies the significance of sacred emblems linked to local saints in Yemen and their ritual and customary functions. Based on ethnographic reports, historical sources, and comparative analysis, it shows how the sacred poles of the local saints, called bayraq, gain tribal authority and superstitious powers. The study places these poles within the Islamic tradition of sacred objects and traces their continuity from the pre-Islamic South Arabian cultic practices, including the movement and return of divine statues. It argues that the mediatory power of these objects comes from their perceived sanctity and long historical continuity.
Mohammed Atbuosh is an independent researcher working on Ancient South Arabian studies and Yemeni folklore, with contributions that include anthropological investigations, lexicographical surveys, and publishing newly discovered inscriptions. Visiting researcher at Jena university, Germany (April-May 2025). Editor in the Digital Archive for the Study of Pre-Islamic Arabian Inscriptions project.
Hadrien COLLET (IREMAM, CNRS)
Les mašāyiḫ al-ziyāra, mémorialistes de la nécropole-sanctuaire de la Qarāfa, Le Caire (1200-1500).
La nécropole de la Qarāfa, à l’instar d’autres nécropoles islamiques médiévales, représente bien plus qu’un agrégat de cimetières et un centre d’inhumation pour les habitants d’abord de Fustat puis du Caire. L’expansion urbaine continue du tandem urbain Fustat-Le Caire, puis du Caire seul à l’époque mamelouke, a eu pour corollaire d’alimenter en morts une nécropole qui s’urbanise grâce aux fondations pieuses et aux constructions formelles et informelles depuis les Fatimides au moins. L’époque mamelouk, où croît considérablement la concentration d’awliyāʾ (morts ou vivants) et de mystiques dans la nécropole, marque l’apogée d’un moment où la Qarāfa constitue une sorte de sanctuaire en elle-même, un réservoir de sacralité pour la ville et un pôle majeur de ziyārāt à l’échelle du sultanat voire des mondes musulmans. Le flux de zuwwār, ordinairement nombreux, mais qui pouvaient mobiliser des milliers de personnes certains jours de fêtes ou de mawālid, fut pris progressivement en main par des « cheikhs de visite ». Ces derniers, véritables gardiens de la mémoire historique d’une nécropole dont la topographie évoluait régulièrement, se mirent à produire des kutub al-ziyāra, dont quatre nous sont parvenus de l’époque médiévale. Ces livres détails les circuits de visites dans la nécropole et les personnages notables y étant enterrés, 1900 individus pour le kitāb le plus étoffé, dont de nombreux awliyāʾ. Fait remarquable, la « corporation » de ces mašāyiḫ al-ziyāra, ne semble jamais avoir fait l’objet d’une institutionnalisation par le pouvoir politique et paraît davantage avoir pris forme dans la pratique, sur le terrain et au contact des tombes. Cette communication vise à poser la première pierre d’une étude sur ces personnages singuliers auxquels la recherche a accordé moins d’attention qu’à leurs œuvres.
Hadrien Collet est historien arabisant, chargé de recherche au CNRS à l’Institut de recherche et d’étude des mondes arabes et musulmans (IREMAM). Ses recherches portent sur l’Ouest saharo-sahélien à la période médiévale, l’islam en Afrique médiévale ou encore les relations entre l’Afrique de l’Ouest et l’Orient mamelouk (Égypte, Syrie-Palestine, Hedjaz).
Seyfeddin KARA (University of Groningen)
An Arabian Practice of the Sacred: Sanctification of Mecca, Medina and Kufa.
Scholars have tended to explain sacred space in early Islam in one of two ways: as an institution founded by the Qur’an, or as something later communities invented and projected back onto the beginnings to shore up their own claims. This presentation makes a different case. The making of protected precincts was an Arabian practice well before Islam, and what sets the Islamic instances apart is not the act, but the ancestry claimed for it.
I start with the evidence that sanctification was already familiar on the eve of Islam. Working from a historical-critical analysis, supported by a computational analysis, I find that Medina’s consecration narrative reaches back to the Prophet’s own lifetime. And it does not present the act as new: it ties Medina to Abraham’s consecration of Mecca, turning a familiar Arabian convention into a claim of prophetic inheritance. The same pattern recurs with ʿAlī b. Abī Ṭālib at Kufa, where a community secures its own centre by the same means. Sanctification, then, is an Arabian practice fused with Islamic elements.
Seyfeddin Kara is Assistant Professor of Islamic Origins at the Faculty of Religion, Culture and Society, University of Groningen. He works on the textual history of the Qurʾan, early Islamic history, and hadith transmission, combining isnād-cum-matn analysis with computational methods. He is the author of In Search of ʿAlī ibn Abī Ṭālib's Codex (Gerlach Press, 2018) and The Integrity of the Qurʾan (Edinburgh University Press, 2024), and previously held a Marie Skłodowska-Curie Global Fellowship at Lund, Göttingen, and Toronto.
Harry MUNT (University of York)
Guiding the caliph round Medina’s holy sites: al-Wāqidī’s tour for Hārūn al-Rashīd.
Muḥammad b. ʿUmar al-Wāqidī (d. 207/822) is one of the most famous historians from the early Islamic centuries. A renowned, if controversial, biographer of the Prophet and chronicler of the early Muslims’ conquests, he played a considerable role in shaping later understandings of these key periods in the history of the formation of the early Muslim community. He also, as a young man, gave a tour of Medina’s sacred sites to the visiting caliph Hārūn al-Rashīd (r. 170–93/786–809). A first-hand narrative of this tour survives in a work by one of al-Wāqidī’s students, Ibn Saʿd’s (d. 230/845) Ṭabaqāt. In this paper, we will think about what this narrative tells us about the development of devotional practices and the transformation of space in second-/eighth-century Medina connected to the emergence and development of practices of pilgrimage (ziyāra) to the tomb of the Prophet Muḥammad and other sites in the area. Al-Wāqidī’s account is a fascinating introduction to which sites were considered worthy of visitation in this time, sites which were of interest both to local Medinans and also to a visiting Abbasid caliph. The development of Medina’s topography as a holy city, reflecting the developing devotional practices connected to the many prophetic sites, is an important subject in the history of devotional practices and sanctuaries in the premodern Muslim societies and al-Wāqidī’s narrative offers an important window onto a relatively early phase in those developments. This narrative helps us understand the processes by which sites in Medina other than the Prophet’s tomb also became pilgrimage destinations and how the town’s topography became a holy city.
Harry Munt is a Senior Lecturer in Medieval History at the University of York. He has published on the history of sacred space in the early Islamic world, particularly the history of Medina, as well as various aspects of the history of early Islamic Arabia and history-writing more generally. He is the author of The Holy City of Medina: Sacred Space in Early Islamic Arabia (2014) and Universalism and Regionalism in the Early Islamic World: The Beginnings of Local History-Writing (2026), both published by Cambridge University Press.
Sepideh PARSAPAJOUH (IFPO-CéSor, CNRS)
Le sanctuaire comme relation : pratiques dévotionnelles et matérialité sacrée à Karbala.
Cette communication propose d’examiner les relations entre les lieux saints et les pratiques dévotionnelles dans le chiisme duodécimain, en prenant comme point d’ancrage ethnographique le sanctuaire de l’imam Hussein à Karbala, en Irak. Après un aperçu des sanctuaires liés aux imams et des pratiques de visite pieuse (ziyāra) qui leur sont associées, l’analyse se concentrera sur la figure singulière de l’imam Husayn, troisième imam des chiites, et sur son sanctuaire, l’un des principaux lieux de pèlerinage du monde chiite. À partir d’une approche anthropologique attentive aux pratiques rituelles et aux expériences corporelles des pèlerins, cette présentation portera plus particulièrement sur l’acte de toucher comme une modalité fondamentale de relation au lieu saint. Il s’agira de montrer comment le sanctuaire ne constitue pas seulement un monument à contempler, mais un espace habité, éprouvé et continuellement produit par les gestes, les déplacements et les attentes des fidèles. À travers des exemples ethnographiques, cette communication cherchera ainsi à analyser les interactions entre matérialité monumentale et pratiques dévotionnelles, en interrogeant la manière dont les différents acteurs du sanctuaire (pèlerins, autorités religieuses, personnels et institutions qui l’organisent) participent à la configuration de l’espace sacré, tout en étant eux-mêmes façonnés par lui.
Sepideh Parsapajouh est anthropologue, chargée de recherche au CNRS (IFPO-CéSor). Après une première phase de recherche consacrée aux solidarités et aux processus d’humanisation de l’espace dans les quartiers urbains périphériques de Téhéran et de Paris, elle développe depuis une douzaine d’années des recherches sur l’anthropologie du religieux en Iran et dans les mondes chiites contemporains (en Iran et en Irak). Ses travaux portent notamment sur les pratiques dévotionnelles, les lieux saints, les matérialités du sacré et les formes ordinaires de religiosité. À travers ces recherches, elle s’intéresse aux questions de la capacité d’agir et de l’autonomie dans le champ religieux, en accordant une attention particulière aux figures de la sainteté, aux pratiques de dévotion et aux expériences du sacré. Elle développe actuellement des travaux sur les conceptions de la mort, les pratiques et les espaces funéraires, ainsi que sur les expériences de la perte et du martyre dans les sociétés post-traumatiques. Parmi ses publications, on peut citer : « La châsse de l’imam Husayn. Fabrique et parcours politique d’un objet religieux de Qom à Karbala » (ASSR, 174 (2016), p.49-74) ; « Le mal subi, le mal rendu. Une lecture anthropologique des pratiques de lamentations et de malédictions dans le shiʿisme populaire iranien » (Oriens, 49 (2021), p.370-397) ; « Pouvoir du lieu, médiation du texte : remarques anthropologiques sur la visite pieuse à Karbalā » (Studia Islamica, 116 (2021), p.346-392).
Kader SMAIL (IFI-IREMAM, CNRS)
Residing near the Kaʿba: The Emergence and Regulation of Mujāwara in the Early Centuries of Islam.
During the early centuries of Islam, some believers did not limit their presence in Mecca to the performance of pilgrimage but remained for extended periods in proximity to the sanctuary. This paper examines the emergence and regulation of this form of devotional residence, designated in the sources by the terms jiwār and mujāwara. Rather than treating it from the outset as an established institution, it asks how this practice gradually acquired social visibility and normative definition. The study draws on ḥadīth compilations, the earliest local histories of Mecca, particularly that of al-Fākihī, and legal literature, especially the Mudawwana. It first considers the relationship between mujāwara and iʿtikāf, two forms of devotional presence whose contours overlap without fully coinciding. It then examines conflicting traditions concerning residence in Mecca: some discourage it for those who had previously emigrated from the city or restrict its duration, whereas others associate Companions and their Successors with prolonged residence near the Kaʿba. Legal discussions concerning vows, fasting, and the appropriate location of jiwār further reveal attempts to define the conditions governing the practice. The paper argues that the recognition of mujāwara did not follow a linear trajectory. It emerged from tensions between the aspiration to remain close to the sanctuary, the fear of committing transgressions within sacred space, and the desire to regulate its uses. Mujāwara thus contributed less to producing Mecca’s sacrality than to transforming the ways in which that sacrality was inhabited and experienced.
Kader Smail is a historian of the medieval Middle East specializing in early Islam, with a PhD in History from the University of Maryland. He is currently a postdoctoral fellow at IREMAM, working on a project supported by the Institut français d’islamologie. His research explores Mecca’s sanctity, practices of residence, and the relationship between political authority and scholarly discourse. He is preparing a critical edition, French translation, and commentary of Faḍāʾil Makka, attributed to al-Ḥasan al-Baṣrī.