
Photo : prêche de l'ouléma Nur Rofiah, lors du deuxième congrès des femmes oulémas, 23 novembre 2022, Jepara (Indonésie) @ Samia Kotele
Séminaire PredicMO - Genre et prédication
Lundi 21 septembre 2026, 14h00-16h00, Mmsh, salle A102 et en visioconférence. Lien Zoom / ID de réunion : 845 9568 8479 / Code secret : 955872
Josselin TRICOU, Ces corps qui prêchent. Le monopole masculin et clérical de l’homélie catholique en question.
En écho au célèbre livre Ces corps qui comptent de Judith Butler, cette communication déplace l’interrogation vers l’espace liturgique du catholicisme romain : quels sont, en matière de prédication, les corps qui comptent, c’est-à-dire les corps autorisés à faire entendre une parole ecclésiale comme légitime ?
En juin 2026, le Vatican a refusé la demande des évêques allemands visant à permettre, même à titre exceptionnel, à des laïcs – donc aussi à des femmes – dûment mandatés de prêcher au moment de l’homélie pendant la célébration eucharistique. Cette décision offre un point d’entrée particulièrement éclairant pour interroger la prédication catholique comme pratique genrée de l’autorité religieuse. Elle rappelle que l’homélie ne vaut pas d’abord par la qualité de son contenu, par la compétence exégétique de celui ou celle qui pourrait parler, ou par sa capacité pastorale à rejoindre l’expérience des fidèles, mais par son inscription dans un ordre sacramentel qui réserve cette parole aux ministres ordonnés. Cette décision semble faire peu de cas des plaintes récurrentes des fidèles adressées à des homélies cléricales jugées abstraites, désincarnées, déconnectées de l’expérience des fidèles ou exégétiquement pauvres, dont le récent synode sur la synodalité s’est fait l’écho. Ces critiques mettent alors en lumière l’écart entre autorisation sacramentelle et compétence pastorale. C’est précisément dans cet écart que se donne à voir la logique genrée du refus romain : ce qui est protégé n’est pas d’abord une qualité de parole, mais un régime de parole, c’est-à-dire la capacité de corps masculins ordonnés à se maintenir comme les lieux légitimes de l’enseignement ecclésial, malgré la montée en compétence de laïcs – et surtout de femmes – formés à la théologie et engagés dans la vie pastorale. L’intervention ne portera donc pas d’abord sur le contenu des homélies, mais sur leurs conditions institutionnelles, rituelles et corporelles de possibilité. À partir d’une enquête sociologique sur le clergé catholique en France, elle analysera, dans le catholicisme romain, l’homélie comme un espace de lutte pour maintenir le principe d’une parole dont l’autorité tient au corps ordonné qui la profère. La prédication liturgique apparaît ainsi comme un lieu central de naturalisation du lien entre masculinité, autorité et parole légitime – une naturalisation aujourd’hui de plus en plus questionnée.
Josselin TRICOU est sociologue, maître-assistant à l’Institut des sciences sociales des religions de l’Université de Lausanne. Il est notamment l’auteur de Des soutanes et des hommes. Enquête sur la masculinité des prêtres catholiques (PUF, 2021) et travaille actuellement sur les nouvelles figures de la parole religieuse, notamment les influenceurs et influenceuses religieux en ligne.
Samia KOTELE, Que fait le genre à la prédication ? Femmes oulémas et reconfigurations de l’autorité religieuse dans l’islam contemporain.
Cette communication propose d’interroger la prédication au prisme du genre afin d’analyser les transformations contemporaines de l’autorité religieuse dans l’islam. Plutôt que de réduire le genre à la seule présence des femmes dans des espaces de prédication traditionnellement masculins, cette intervention propose d’en faire un outil d’analyse des discours, des pratiques et des régimes d’autorité religieuse. Il s’agit ainsi d’interroger non seulement qui prêche, mais également ce qui est prêché, comment, où et dans quelles conditions la prédication est produite et reçue, ainsi que les conceptions du savoir, de l’autorité, du pouvoir et des rapports de genre que ces pratiques de prédication contribuent à produire, légitimer, négocier ou contester. Une attention particulière sera également portée aux transformations contemporaines des espaces et des formats de la prédication, notamment à travers l’essor des médias numériques et des réseaux sociaux. L’investissement de ces nouveaux espaces par les femmes prédicatrices ne constitue pas seulement un élargissement des publics et des modes de diffusion du savoir religieux ; il participe également à une reconfiguration des modalités de construction, de mise en scène et de reconnaissance de l’autorité religieuse. Les dispositifs numériques favorisent ainsi l’émergence de nouvelles formes de légitimité fondées sur la visibilité médiatique, la maîtrise des codes communicationnels, la proximité affective avec les auditoires et la capacité à articuler expertise religieuse, expérience vécue et engagement social. Le genre permet également d’appréhender la dimension performative de la prédication : les normes de présentation de soi, les usages du corps et de la voix, les gestuelles, les émotions mobilisées, les codes vestimentaires et les registres d’autorité attendus des prédicatrices. En ce sens, la prédication apparaît comme un espace de mise en scène et de négociation des normes de genre, où se construisent simultanément des savoirs religieux, des subjectivités pieuses et des formes concurrentes de légitimité religieuse. À partir du cas indonésien, cette communication s’interrogera sur les effets de la féminisation de la prédication sur les normes de genre et les régimes d’autorité religieuse : l’émergence de femmes prédicatrices conduit-elle nécessairement à une transformation des rapports de genre ? Dans quelle mesure certaines prédicatrices participent-elles à la reproduction de conceptions hiérarchiques ou complémentaires des rapports entre les sexes, tandis que d’autres élaborent des lectures critiques des textes religieux fondées sur des principes de l’égalité de genre? Comment le genre permet-il alors d’interroger non seulement l’identité des acteurs de la prédication, mais aussi les contenus des discours, les répertoires herméneutiques mobilisés, les modalités performatives de l’autorité et les conceptions du pouvoir religieux qu’ils contribuent à reproduire, négocier ou transformer ?
Samia KOTELE est docteure en histoire de l’École normale supérieure de Lyon et de l’Institut d’Asie Orientale (IAO). Chercheure associée à l’Institut d’Asie Orientale (ENS de Lyon) et à l’International Institute for Asian Studies (IIAS) de Leiden, elle a soutenu en 2024 une thèse consacrée à l’histoire e des femmes oulémas indonésiennes, de la fin du XIXe siècle à nos jours, analysant les articulations entre autorité religieuse, genre et production des savoirs islamiques. Ses recherches se situent au croisement de l’histoire sociale et intellectuelle de l’islam, des études de genre et de l’anthropologie religieuse. Elles portent notamment sur les transformations contemporaines des autorités religieuses musulmanes, les herméneutiques islamiques de genre, les mouvements féminins musulmans, les féminismes islamiques et les circulations transnationales des savoirs religieux.